Face à une pénurie de main-d’œuvre dans l’hôtellerie et la restauration, la France envisage de régulariser 200 000 sans-papiers. Cette mesure susceptible de répondre au besoin du marché de l’emploi, alimente des débats vifs parmi les acteurs politiques, économique et sociaux.
En France, la liste des métiers en tension recense les professions pour lesquelles les titres de séjour peuvent être accordés plus facilement aux travailleurs immigrés sans papiers. Le secteur de l’hôtellerie-restauration devrait bientôt y être ajouté, et le ministre de l’Intérieur prévoit d’informer prochainement les préfets des modalités à suivre.
Bruno Retailleau a adressé une lettre à Eric Abihssira, président de la commission sociale de l’UMIH (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie). Selon « La Tribune » du dimanche dernier , ce courrier révèle que le ministre de l’Intérieur encourage les responsables syndicaux du secteur à collaborer sur la régularisation et l’intégration professionnelle des étrangers déjà présents en France et souhaitant travailler dans l’hôtellerie-restauration. Si la régularisation de ces travailleurs étrangers semble être une solution pour pallier les pénuries de main-d’œuvre, elle suscite aussi des questions complexes concernant l’intégration, la gestion des flux migratoires et les répercussions à long terme sur l’économie nationale.
Régulariser 200 000 sans-papiers : une solution face à la pénurie de main-d’œuvre ?
Depuis plusieurs années, le secteur de la restauration en France est confronté à une pénurie de main-d’œuvre alarmante. Environ 200 000 à 300 000 postes restent vacants, un constat qui inquiète profondément les professionnels du domaine. Le problème réside principalement dans la difficulté à attirer des candidats pour des emplois souvent peu qualifiés, mal rémunérés et physiquement éprouvants. Face à cette situation devenue critique, de nombreux restaurateurs estiment que la régularisation des travailleurs étrangers en situation irrégulière pourrait constituer une réponse efficace.
Les causes de cette pénurie sont variées. D’une part, le marché du travail en France souffre d’un déséquilibre, où les offres d’emploi ne correspondent pas aux compétences disponibles ou aux attentes en matière de conditions de travail. D’autre part, certains travailleurs étrangers, bien qu’en situation irrégulière, ont su s’intégrer dans les cuisines ou les services des restaurants. Néanmoins, leur statut administratif fragile limite leur intégration complète dans l’économie, malgré leur rôle crucial dans la pérennité de nombreux établissements.
L’importance de la régularisation pour les restaurateurs
Un des défenseurs les plus fervents de cette régularisation est Thierry Marx, célèbre chef étoilé et président de l’Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie (UMIH). Il milite depuis longtemps pour que les travailleurs étrangers occupant des postes dans l’hôtellerie-restauration puissent bénéficier d’une régularisation. Pour lui, la solution est simple : « Si ces travailleurs ne sont plus là, un quart des établissements ferment. » Ce constat, bien que choquant, souligne l’ampleur de la dépendance du secteur à la main-d’œuvre étrangère.
De nombreux restaurateurs, comme Alain Fontaine, président de l’association des maîtres restaurateurs, ont également exprimé leurs préoccupations. Alain Fontaine raconte qu’après la crise sanitaire, il a dû fermer son restaurant les week-ends faute de personnel. Lorsqu’il a souhaité rouvrir sept jours sur sept, il n’a pas pu recruter les six salariés supplémentaires nécessaires, malgré les efforts de formation. Certains jeunes, formés dans son établissement, ne peuvent pas être employés, car ils n’ont pas de papiers en règle. « Nous avons formé des jeunes, mais ils ne peuvent pas travailler à cause de leur statut. C’est une situation inacceptable », déclare-t-il.
L’intégration des travailleurs étrangers : Des défis au-delà de l’économie
La régularisation des 200 000 sans-papiers, bien qu’elle puisse sembler une solution pragmatique aux besoins pressants de certains secteurs, soulève aussi des questions fondamentales. Au-delà de l’aspect administratif, se pose le défi de leur intégration sociale, économique et culturelle. Comment ces travailleurs seront-ils intégrés à long terme dans le système français ? Quelles seront les répercussions sur la compétitivité du marché du travail national, et plus particulièrement sur les salaires dans la restauration ?
Certaines voix s’élèvent pour exprimer des réserves sur l’impact d’une telle régularisation sur les conditions de travail. Si elle permet à certains travailleurs de sortir de l’ombre et d’améliorer leur situation, elle pourrait aussi engendrer des tensions avec les travailleurs français ou européens, qui, dans un marché saturé, pourraient voir leur place menacée.
La régularisation dans le cadre des « métiers en tension »
Le gouvernement français a adopté une approche par le biais des « métiers en tension », une liste qui recense les secteurs en pénurie de main-d’œuvre. L’objectif est d’assouplir les conditions d’accès à un titre de séjour pour les travailleurs étrangers dans ces domaines spécifiques. Le secteur de l’hôtellerie-restauration, un des plus touchés par cette pénurie, est donc bien positionné pour bénéficier de cette mesure. Cependant, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, souhaite un encadrement strict de la régularisation des travailleurs sans-papiers, en tenant compte des critères plus rigoureux définis dans la loi Asile et Immigration de 2024.
Le ministre a d’ailleurs précisé qu’une circulaire devrait bientôt être envoyée aux préfets pour clarifier les modalités de cette régularisation. Ce texte insistera sur le fait que la régularisation par le travail ne doit pas être la norme, mais une exception justifiée par des critères objectifs, tels que la présence sur le territoire depuis plusieurs années et l’intégration professionnelle dans les métiers en tension.
Les obstacles administratifs et sociaux liés à la régularisation
Le processus administratif pour obtenir des documents officiels demeure un véritable défi pour de nombreux travailleurs immigrés. Alex Kado, un jeune Camerounais récemment régularisé après un apprentissage en alternance dans un restaurant, illustre bien la complexité de cette démarche. « Le parcours pour obtenir des papiers est long, difficile et démoralisant », confie-t-il. « Il y a beaucoup de jeunes comme moi qui attendent de pouvoir travailler légalement, mais l’administration ne facilite pas toujours les démarches. »
Il n’en reste pas moins que la régularisation de ces travailleurs semble être la solution la plus pragmatique pour endiguer la crise de recrutement dans le secteur de la restauration. Le problème, cependant, réside dans la capacité de l’État à traiter un tel nombre de dossiers et à éviter une surcharge des services administratifs déjà sous pression.
Un climat politique tendu autour de la régularisation des sans-papiers
La question de la régularisation des travailleurs sans-papiers dans la restauration ne fait pas l’unanimité. D’un côté, des défenseurs du secteur, comme Thierry Marx et Alain Fontaine, plaident pour une régularisation rapide pour sauver des milliers d’emplois. De l’autre, certains élus, notamment à droite, jugent que cela représente une dérive et qu’il est nécessaire de privilégier l’intégration par le travail dans le cadre de la légalité.
En janvier 2025, le ministère de l’Intérieur avait déjà émis une circulaire visant à renforcer les critères de régularisation des travailleurs sans-papiers. Cependant, le gouvernement a reconnu que la situation dans le secteur de la restauration, ainsi que dans d’autres domaines en tension, exige une approche plus flexible, tout en maintenant une vigilance accrue pour prévenir les abus.
Bien que le gouvernement semble prêt à avancer sur la régularisation de 200 000 sans-papiers dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, beaucoup d’incertitudes demeurent. Comment concilier les besoins du secteur et les préoccupations sur l’intégration des travailleurs dans la société ? Si la régularisation représente une réponse à une crise de main-d’œuvre avérée, elle pose des questions d’ordre social et administratif qui devront être traitées avec soin. Une chose est certaine : l’avenir du secteur de la restauration en France dépendra en grande partie de la manière dont cette régularisation sera mise en œuvre.