En Algérie, le marché noir des devises occupe toujours une place importante dans les préoccupations des autorités et des citoyens. La question de l’introduction d’une nouvelle allocation touristique de 750 euros pour les voyageurs ne va-t-elle pas changer la donne et modifier ce marché parallèle ? Deux scénarios sont à envisager.
Le marché noir des devises en Algérie pourrait subir d’importants changements avec l’entrée en vigueur de la nouvelle allocation touristique de 750 euros. Le président de la commission parlementaire des Finances et du Budget, Oussama Arbaoui, a fait savoir lors de sa déclaration au quotidien « Echorouk » que « l’application du montant de 750 euros intervient dans le cadre des efforts de l’État visant à réduire l’écart entre le taux de change officiel et le marché parallèle des devises ». Cette mesure est susceptible de faire surgir, pour combler l’écart avec le taux officiel, soit l’option de l’effondrement soudain du marché parallèle, soit celle de la baisse temporaire, mais durable.
Avant d’envisager de possibles scénarios quant à l’avenir du marché noir de la monnaie, il est essentiel de parcourir le contexte actuel se rapportant à la monnaie en Algérie. En effet, le marché noir est depuis des années un terrain propice à la spéculation, où les citoyens cherchent à se procurer des devises à un taux plus avantageux que celui offert par les banques.
La demande en devises, en particulier pour l’euro et le dollar, ne cesse de croître en raison des besoins des Algériens en matière de voyages, d’études à l’étranger et de soins médicaux, entre autres. Ce phénomène se voit rehaussé par un taux de change officiel souvent jugé trop faible du fait qu’il ne reflète pas la réalité économique du pays.
Le marché noir des devises en Algérie : une réalité persistante
Les taux de change sur le marché du noir varient constamment. Au square Port-Saïd d’Alger, par exemple, les cambistes proposent actuellement 100 euros pour 25.100 dinars, soit 251 dinars l’unité, tandis que le dollar américain se vend à 243 dinars pour 100 dollars. Ces variations sont fréquentes et reflètent les tensions permanentes entre l’offre et la demande. Le marché noir des devises en Algérie n’est pas uniquement le fait des touristes ou des voyageurs, mais aussi des entreprises et des particuliers qui doivent se fournir en devises pour des transactions internationales ou pour épargner face à l’instabilité du dinar.
Dans ce contexte, la nouvelle mesure de l’allocation touristique de 750 euros par adulte et de 300 euros par enfant mise en place pour les Algériens en partance vers l’étranger constitue un changement fondamental. D’une part, l’objectif est d’ouvrir l’accès des voyageurs aux devises, d’autre part, de réduire l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle, comme l’a souligné vendredi dernier Oussama Arbaoui, président de la commission des finances et du budget lors de sa déclaration au quotidien Echorouk. Or, dans quelle mesure cette aide sera mise en œuvre suscite tant d’interrogations sur son efficacité supposée contre la tendance lourde du marché noir.
Première hypothèse : l’effondrement du marché parallèle des devises
La première hypothèse plausible et la plus encourageante pour le gouvernement algérien est l’éventuel effondrement du marché noir des devises. En théorie, l’octroi de 750 euros par adulte pourrait considérablement diminuer la demande sur le marché parallèle. En effet, si un nombre important de voyageurs bénéficie de cette allocation, la nécessité de se tourner vers le marché noir pour se procurer des devises devrait baisser. Le faible niveau de la demande pour les devises du dollar et de l’euro pourrait faire décroître les prix de ces devises sur le marché parallèle, et ainsi déstabiliser ce dernier.
L’impact de cette allocation a des effets non négligeables sur les voyageurs algériens se rendant en Tunisie, car cette destination représente un cadre de voyage non négligeable sur ce segment. En 2023, la Tunisie a accueilli plus de 3,5 millions de touristes algériens, une tendance haussière par rapport aux années précédentes. Les autres voyageurs de la destination pourraient également bénéficier de l’allocation, ce qui baisserait la pression sur le marché noir des devises. Cela pourrait donc réduire de façon significative le volume des transactions sur le marché parallèle, entraînant ainsi une baisse significative des prix des devises qui s’échangent sur ce dernier.
Le deuxième scénario : une baisse temporaire suivie d’une stabilisation
Le second scénario privilégie une baisse qui persisterait seulement pour un temps pour ensuite se stabiliser à des niveaux relativement hauts, la première allocation de 750 euros pourrait d’abord réduire temporairement la pression sur le marché noir, mais ne pourrait éventuellement pas suffire à supprimer complètement ma demande des devises. En effet, de nombreux Algériens voyagent plusieurs fois par an et leurs besoins en devises dépassent largement le montant défini par l’État.
Les Algériens recourent toujours au marché noir pour financer des dépenses telles que les soins médicaux à l’étranger, les études, ou encore pour l’importation de produits divers. Ces besoins constants en devises devraient continuer d’alimenter le marché parallèle, ce qui pourrait entraîner une stabilisation des cours des devises après une première baisse. Il est donc peu probable que la nouvelle allocation mette fin au marché noir des devises en Algérie. Cependant, elle pourrait jouer un rôle dans la régulation temporaire des prix sur le marché parallèle, sans toutefois les faire disparaître totalement.
Un autre facteur à prendre en compte est la perception du marché noir. Si les Algériens considèrent que le taux officiel de change ne correspond pas à la réalité du marché international, ils continueront probablement à privilégier le marché parallèle, même avec l’introduction de l’allocation touristique. De plus, les fluctuations continues de l’économie algérienne et les besoins en devises pour diverses raisons maintiendront probablement une demande constante sur ce marché informel.
Les enjeux liés au contrôle des devises et à la lutte contre le blanchiment d’argent
L’introduction de l’allocation touristique de 750 euros est également une mesure dans le cadre des efforts du gouvernement pour lutter contre le blanchiment d’argent et les flux financiers informels. Le marché noir des devises en Algérie a longtemps été un terrain fertile pour les transactions opaques, et les autorités cherchent à mieux réguler cet aspect de l’économie. La régulation du marché des devises vise également à réduire les risques de spéculation et à limiter les impacts négatifs sur l’économie nationale.
Il est à noter que l’Algérie reste inscrite sur la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi), ce qui impose au pays de prendre des mesures plus strictes pour combattre les pratiques financières illégales. Si la mise en place de l’allocation touristique constitue une réponse partielle à ces enjeux, elle pourrait être suivie d’autres réformes visant à réduire l’influence du marché noir et à renforcer le système financier officiel.
Cependant, tout dépendra de la manière dont les autorités algériennes géreront l’implémentation de cette mesure et des modalités pratiques qui seront mises en place. Les détails concernant la répartition des allocations, la surveillance des transactions et la régulation des échanges sur le marché officiel seront essentiels pour déterminer si l’objectif de réduire l’écart entre le taux de change officiel et parallèle pourra être atteint. Les cambistes, tout comme les économistes, s’interrogent sur la durabilité de la mesure et sur sa capacité à changer durablement les comportements des acteurs économiques.
Quoi qu’il en soit, le marché noir des devises en Algérie continuera d’être un secteur sous haute surveillance, et son évolution dépendra en grande partie de l’efficacité des politiques économiques mises en place par les autorités algériennes. Dans les mois à venir, il sera essentiel de suivre de près les tendances des taux de change et les ajustements apportés par le gouvernement.